Les dessous du numérique

Dans la nuit de mercredi à jeudi, le Parlement turc a adopté une série d’amendements à une loi régulant l’utilisation d’Internet. L’opposition pointe du doigt une atteinte supplémentaire à la liberté d’expression.

Ankara vient d’adopter mercredi soir une série d’amendements renforçant le contrôle de l’État sur Internet, avec la possibilité pour les autorités de bloquer l’accès à des pages pour violation de la vie privée. Alors que des milliers de sites ont déjà été bloqués par les autorités, l’opposition dénonce un texte « liberticide ».

Une dérive autoritaire du gouvernement

Après un débat très animé, les députés du Parti de la justice et du développement (AKP) au pouvoir, qui dispose de la majorité absolue, ont adopté de nouvelles dispositions. L’un des amendements votés permet à l’autorité des télécommunications de bloquer l’accès à une page dans un délai de quatre heures sans injonction judiciaire, dès lors qu’elle contient des informations portant « atteinte à la vie privée » ou des contenus « discriminatoires ou insultants ». En outre, le texte autorise l’autorité des télécommunications à accéder, auprès des fournisseurs d’accès, à toute information sur les sites visités par un internaute et les conserver deux ans.

Les députés de l’opposition ont multiplié les interventions pour dénoncer la « censure » imposée par ces amendements, jugés « liberticides ».

« A votre arrivée au pouvoir, vous parliez de renforcer la démocratie en Turquie, aujourd’hui vous tentez d’imposer le fascisme », a lancé Hasan Ören, un élu du Parti républicain du peuple. Altan Tan, député du Parti pour la paix a renchéri : « Souvenez-vous qu’Adolf Hitler a employé les mêmes méthodes lorsqu’il a pris le pouvoir en Allemagne. Chaque jour notre démocratie régresse, ces mesures sont purement liberticides ».

Bruxelles hausse le ton

« Cette loi suscite une forte préoccupation ici » car elle pose « des restrictions à la liberté d’expression » a déclaré Peter Stano, porte-parole du Commissaire européen à l’Élargissement. Bruxelles a exigé immédiatement la « révision du texte ».

L’opposition turque et les ONG de défense des libertés n’ont pas tardé à réagir sèchement contre cette loi qui, estiment-elles, tend en premier lieu à faire taire les accusations de corruption qui visent le gouvernement. « Il s’agit d’intimider le peuple en lui disant Big Brother te regarde », s’est indigné Faruk Logoglu, vice-président du Parti républicain du peuple. « Ces interdictions ne mettent pas la Turquie au même rang que l’Iran ou la Chine, elles la placent dans une catégorie où les libertés individuelles sont totalement bafouées » poursuit-il.

Reporters sans frontières a dénoncé une « cyber-censure » et le Comité pour la protection des journalistes une « dérive vers l’autoritarisme sur internet » dans un pays déjà classé comme « principal emprisonneur de journalistes au monde ».

Lundi, le gouvernement turc avait écarté toute tentative de censure. « Il n’y a pas de censure sur internet. Nous sommes bien plus libres que beaucoup d’autres pays et nous respectons la liberté de la presse » avait assuré le vice-Premier ministre Bülent Arinç.

Néanmoins, depuis plusieurs années déjà, la Turquie est épinglée dans le peloton de tête des pays censeurs du web. Dans son « rapport sur la transparence », Google avait d’ailleurs classé le gouvernement d’Ankara au premier rang, avec la Chine. Un faux mouvement pour la Turquie à l’heure des négociations pour son entrée dans l’Union Européenne.

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